Il y a quelques années, je travaillais pour un cabinet de conseil environnemental qui réalisait des bilans carbone pour des entreprises. Des documents sérieux, détaillés, produits avec rigueur. Chaque rapport se terminait par des recommandations précises pour réduire l’impact environnemental.
Trop souvent, ces recommandations restaient dans un tiroir. Le bilan avait été fait parce qu’il était obligatoire, ou parce qu’il servait la communication. Pas parce que l’organisation voulait changer quelque chose.
C’est là que j’ai compris que l’intention de faire le bien et le fait d’en faire sont deux choses distinctes. Et que le mot « impact », utilisé sans critères, ne distingue pas l’un de l’autre.
Ce mot est aujourd’hui partout — dans les offres d’emploi, les pitchs de startup, les pages « À propos » des entreprises. Peut-être même dans ta réflexion en ce moment, si tu te demandes ce que tu veux vraiment faire de ta vie professionnelle. Mais derrière ce mot, il y a rarement une définition. Résultat : tout le monde peut affirmer en avoir, personne n’est vraiment équipé pour en juger.
Si tu te poses la même question — est-ce que ce que je fais change quelque chose, vraiment ? — cet article propose une définition précise de l’impact positif. Une boussole pour regarder honnêtement ta situation, et celle des organisations qui t’intéressent.
À retenir
- L’impact positif s’identifie par 3 critères vérifiables : additionnalité, intentionnalité, mesurabilité
- L’additionnalité est le critère central : sans cette intervention, le changement ne se serait pas produit
- L’impact positif n’est pas une intention, un label ou un secteur — c’est un changement réel et documenté
- Ces 3 critères s’appliquent à toute situation professionnelle, quel que soit le statut ou la structure
Pourquoi la réponse n’est pas si simple
Si l’impact était facile à définir, le mot ne serait pas aussi galvaudé.
La difficulté vient de la multiplicité des usages — et des situations où l’intention sincère ne produit pas de changement réel.
Une grande entreprise publie chaque année un rapport RSE détaillé. Ses émissions carbone augmentent chaque année. Une startup propose une application pour aider les gens à consommer moins — un million de téléchargements, mais jamais de mesure sur ce que ses utilisateurs consomment effectivement. Un responsable RH met en place une politique de bien-être au travail : conférences, babyfoot, séances de méditation. Les salariés apprécient. Le taux de turnover, lui, ne bouge pas.
Ces exemples décrivent une réalité commune : l’intention de faire le bien et le fait d’en faire sont deux choses distinctes. La confusion entre les deux est normale — chacun travaille avec sa propre définition de l’impact, plus ou moins exigeante.
Ce que l’impact positif n’est pas — une clarification utile
Quelques confusions reviennent régulièrement, et les nommer aide à affiner la réflexion.
L’impact positif n’est pas une intention. Vouloir bien faire ne suffit pas. Beaucoup d’organisations partent d’intentions sincères et produisent peu de changement vérifiable — non par mauvaise foi, mais parce qu’elles n’ont pas conçu leur démarche avec les critères qui permettraient de vérifier l’effet produit.
L’impact positif n’est pas un label. Un label peut signaler une démarche sérieuse. Il ne garantit pas qu’un changement réel et additionnel se produit dans chaque activité concernée.
L’impact positif n’est pas un secteur. Travailler dans la santé, l’éducation ou l’environnement ne suffit pas. Le critère n’est pas le domaine d’activité, c’est la relation causale entre l’intervention et le changement produit.
Enfin — et c’est une distinction importante — l’impact positif n’est pas seulement la réduction d’un impact négatif. Les deux sont nécessaires et complémentaires. Réduire ses externalités négatives est essentiel, mais ça ne définit pas en soi un impact positif. L’UNEP FI — l’initiative finance durable du Programme des Nations Unies pour l’environnement — précise dans son Positive Impact Manifesto qu’un projet est réellement à impact positif si ses bénéfices l’emportent sur ses impacts négatifs, une fois ceux-ci identifiés et atténués. Les deux démarches se complètent — elles ne se substituent pas l’une à l’autre.
3 critères pour identifier un impact positif
La finance à impact — l’un des secteurs qui a poussé le plus loin le travail de définition — a développé un cadre de référence international pour mesurer et qualifier l’impact. Le GIIN — Global Impact Investing Network — est l’un de ses acteurs centraux : il publie notamment IRIS+, un système de métriques pour standardiser la mesure de l’impact. Le GIIN définit l’impact comme un changement — positif ou négatif — dans un résultat important pour les personnes ou la planète. Ce que nous cherchons à qualifier ici, c’est l’impact positif — et c’est là que les trois critères entrent en jeu. Ils sont issus de ce cadre plus large, et nous les extrapolons à toutes les formes d’impact — social, environnemental, économique, culturel — parce qu’ils décrivent des propriétés fondamentales de tout changement délibéré, indépendamment du contexte financier.
L’impact positif, c’est un changement réel et mesurable qui améliore la situation des personnes, de l’environnement ou de la société — de façon délibérée, et au-delà de ce qui se serait passé sans cette intervention.
Ces trois critères ne sont pas équivalents. Ils ont une hiérarchie logique : l’additionnalité est au cœur — c’est elle qui définit l’impact. L’intentionnalité qualifie la démarche. La mesurabilité vérifie que le changement a bien eu lieu.
Critère 1 — L’additionnalité : sans cette intervention, ça ne se serait pas passé
L’additionnalité est le critère central. C’est lui qui distingue un changement réel d’un effet qui se serait produit de toute façon.
La question clé est simple : sans cette intervention, qu’est-ce qui se serait passé ?
Too Good To Go illustre bien ce critère. L’application met en relation des commerçants avec des clients pour écouler les invendus en fin de journée. En 2024, elle a permis de sauver plus de 135 millions de repas dans le monde, évitant 365 000 tonnes d’émissions de CO₂ (Rapport d’impact Too Good To Go, 2024). Sans l’application, ces repas finissaient à la poubelle — il n’existait pas de débouché pour eux. Le changement n’aurait pas eu lieu sans elle.
À l’échelle d’un professionnel, la formulation se traduit ainsi : sans cette personne, dans ce rôle, avec cette approche, le changement se serait-il produit ? C’est une question inconfortable. Elle suppose de regarder honnêtement ce qu’on apporte — pas ce qu’on aimerait apporter.
Critère 2 — L’intentionnalité : c’est voulu, pas accidentel
L’intentionnalité ne crée pas l’impact à elle seule — elle dit que l’impact est délibéré, qu’il résulte d’une intention claire et d’une démarche conçue pour y aboutir.
La Fresque du Climat — un atelier collaboratif de sensibilisation au changement climatique créé en France en 2018 — a été conçue dès sa création avec un objectif explicite : sensibiliser le plus grand nombre aux mécanismes du changement climatique via un format accessible. Chaque aspect du dispositif est pensé pour produire un effet précis — comprendre, ressentir, vouloir agir. Plus d’un million de personnes sensibilisées dans le monde (Communiqué de presse, La Fresque du Climat, avril 2023) : un résultat qui découle directement d’une intention claire, traduite en méthode.
Critère 3 — La mesurabilité : on peut vérifier que ça a marché
L’impact se documente. Mesurer n’est pas un exercice de communication — c’est un processus continu qui permet de vérifier ce qui fonctionne et d’améliorer ce qui ne fonctionne pas encore assez.
VoisinMalin est une association qui recrute et forme des habitants de quartiers populaires pour aller à la rencontre de leurs voisins — les informer sur leurs droits, les orienter vers les services publics, créer du lien. 400 000 habitants rencontrés depuis 2011, et 61% d’entre eux déclarent avoir l’intention d’entreprendre une démarche ou de changer une pratique suite à un échange (VoisinMalin, impacts auprès des habitants). L’association s’appuie sur trois évaluations conduites par des cabinets experts pour documenter ses résultats et identifier ce qui fonctionne vraiment.
C’est là que la mesurabilité dépasse le reporting pour devenir un outil de pilotage réel : elle permet d’ajuster, d’améliorer, de réallouer. Un professionnel ou une organisation qui mesure son impact ne cherche pas seulement à prouver que ça a marché — il cherche à comprendre pourquoi, et à faire mieux.
Ce que ça change concrètement pour toi
Ces trois critères s’appliquent à toute situation professionnelle, pas seulement aux fondateurs de startups ou aux salariés d’ONG.
Trois questions concrètes, dans l’ordre de la hiérarchie des critères.
Sans moi, est-ce que ça se passait quand même ? Un consultant qui apporte une méthode nouvelle dans un secteur qui ne la connaissait pas, une coordinatrice qui crée un lien entre des équipes qui ne se parlaient pas, un enseignant qui adapte son approche pour des élèves que le système standard ne touche pas — chacun peut répondre « non » à cette question, indépendamment de son secteur ou de son statut.
Est-ce que je vise un changement précis ? L’intentionnalité n’est pas liée à un type d’organisation. Un salarié en poste peut avoir une démarche délibérée de changement. Un freelance peut concevoir son offre pour répondre à un problème identifié. Ce qui compte, c’est que le changement visé soit conscient et que la démarche soit conçue pour y aboutir.
Est-ce que je sais si ça a marché ? Est-ce que je cherche à le savoir ? Ce n’est pas une injonction à construire un tableau de bord. C’est une invitation à sortir de la posture où « ça me semble bien se passer » suffit à valider qu’on a de l’impact.
Ces trois questions s’appliquent à la situation actuelle, au poste actuel, au projet en cours — pas à une organisation idéale dans un futur hypothétique.
Et maintenant ?
Ce que tu viens de découvrir, c’est un cadre. La question suivante est naturelle : où et comment l’impact positif se construit-il concrètement ? Les formes sont plus variées, plus accessibles et plus proches de toi que tu ne le penses.
C’est le grand dilemme de tout projet qui se veut éthique et tourné vers l’autre. Quand on veut générer un impact positif, on se heurte vite au décalage parfois cruel entre ce que l’on voulait faire et ce qui se passe réellement sur le terrain.
La vraie valeur de l’intention c’est qu’elle garantit l’authenticité et la direction.
Le résultat c’est une réalité brute. Si les métriques sont basiques et classiques ; ne jurer que par lui peut aussi nous faire perdre notre éthique en chemin.
L’impact positif c’est une intention qui accepte d’être corrigée par le résultat, donc un défi !
C’est un article intéressant qui a le mérite d’aller au-delà des généralisations et des jugements tout faits pour mieux comprendre une problématique complexe qui nous concerne tous. Merci.
En effet, vouloir avoir un impact positif ne suffit pas : encore faut-il accepter de regarder ce que nos actions produisent réellement. Je suis d’accord avec toi, l’impact n’est pas une posture, ni un mot à afficher, mais un changement concret, mesurable, parfois inconfortable à questionner.
Je réutiliserai dans mes coachings cette question que je trouve à la fois simple et puissante : “sans mon action, est-ce que ce changement aurait vraiment eu lieu ?”
Hello,
Avoir de l’impact est lié au besoin de reconnaissance (« regardez ce que j’arrive à faire ! ») inné à la condition humaine, je pense.
Ce besoin de reconnaissance, avec le doute et la peur de l’acte fatal, ce sont les 3 « freins » des personnes qui souhaitent « impacter » lorsqu’elles entreprennent
Ainsi, je te rejoins sur la « mesure » à réaliser afin de vérifier que les changements d’habitude ont commencé à se mettre en place et qu’ils deviennent pérenne.
Pas d’amélioration continue sans mesure en continu pour faire tourner la fameuse roue de Demming.
Qui parfois, et même souvent, se tranforme en ce que j’aime à appeler le « blob » de Demming 🙂
Merci pour ton partage et hâte de découvrir ces « chemins d’impact » avec toi !
Merci pour cet article.
Ce qui m’a le plus interpellée, c’est finalement le critère de mesurabilité.
Nous passons beaucoup de temps à agir avec de bonnes intentions, en espérant être utiles ou faire une différence, sans toujours savoir ce qui produit réellement un effet. J’aime beaucoup l’idée que mesurer ne sert pas seulement à prouver que quelque chose fonctionne, mais aussi à comprendre ce qui fonctionne et pourquoi.
C’est parfois moins confortable que de se contenter d’avoir de bonnes intentions, mais probablement beaucoup plus honnête.
Merci pour cette réflexion.
Tu nous proposes un super cadre pour déterminer si ce qu’on fait a un impact ! Il est essentiel que l’impact que l’on souhaite évaluer soit mesurable (j’avoue que j’aime bien les critères subjectifs ou qualitatifs, mais je vais peut-être me pencher sur des critères plus quantitatifs ! Comme ton exemple de millions de tonnes de CO2 évitées avec Too good to go).
Merci pour cet article qui pose des critères clairs sur un mot souvent galvaudé. L’additionnalité me semble le plus décisif des trois : une démarche qui aurait abouti de toute façon ne change rien, même quand l’intention est sincère 🌱